Jean-Baptiste Perin, le bonheur pour cible

02/04/2026

Son sourire est ineffaçable et sa joie de vivre débordante, à l'image des créatures colorées qui coulent de ses poscas et ont envahi les vitrines de Metz depuis bientôt 4 ans. Alors que je connaissais le skateur avant l'artiste, jamais je n'aurais imaginé passer une journée entière avec Jean Baptiste autour de sa nouvelle passion : les fléchettes. J'ai pu découvrir, au fil des 501 ou des Cricket, organisés chez lui ou dans le rade d'à côté, sa philosophie de vie mais surtout ses secrets, sur toile comme sur cible.

J'étais en pleine séance de relaxation quand mon téléphone sonna son succès. Le tapis de yoga enroulé comme un malpropre et foutu dans le coin de ma chambre, je me pencha sur ce SMS qui venait de m'être envoyé : « Mon gâté ça va ? C'était pour savoir si tu passais aujourd'hui ? ». C'est en effet ce qui avait été convenu la veille avec l'expéditeur, sans que ne soit déterminé un horaire précis pour autant. Pris dans une flemme assez monumentale de rester planter chez moi à bosser sur le pc, je foutu dans ma besace un calepin, un stylo et un appareil photo puis m'entourloupa direct dans cette possibilité d'évasion trop envieuse, autrement dit celle de passer du bon temps avec celui que j'ai connu grâce au skateboard, Jean Baptiste, et causer simplement à bâtons rompus sur sa vie en tant que street artist. Je le rappela donc direct pour lui dire que j'allais prendre la route et venir.

La caisse garée proche de la cathédrale messine et la douloureuse anticipée à l'aide d'un ticket posée en évidence dans l'habitacle (me contraignant néanmoins d'y revenir 2 heures après (ce que je songeai initialement envisageable, en voyant se profiler une simple interview)), j'escaladai rapidement l'escalier en colimaçon menant à la demeure de l'artiste. La porte d'entrée était déjà ouverte, laissant découvrir le sourire de JB, m'accueillant avec un hug que seuls les vrais bros connaissent.  

Les toilettes, une pièce à décorer selon JB
Les toilettes, une pièce à décorer selon JB

Je fis rapidement le tour des encablures de son modeste appartement de 49m carré situé en plein centre ville que je pris pour son espace de travail, vu les œuvres omniprésentes dans chaque pièce. « Non, c'est chez moi », m'affirma Jean Baptiste, en me tendant un verre de grenadine. Alors que je pensais être venu pour qu'il me parle de son travail en tant qu'artiste, un autre sujet arriva de nul part pour monopoliser ce début de conversation, et rapidement tous nos échanges par la suite : la fléchette. Il me dit la pratiquer régulièrement depuis ses débuts ya 2 ans, lorsqu'une amie, las de les voir devant la télé avec ses potes, décida de lui ramener le jeu. Depuis, il a plusieurs lieux d'entraînements : chez lui, les copains ou les bars environnants. Il se fait des visios pour jouer, prend des photos de ses plus beaux finishs, mate les pages insta en la matière et rêve désormais d'être commentateur de fléchettes. J'ai l'impression qu'il parle d'une addiction et que je suis son psy. Et si JB a le moral aujourd'hui, c'est en parti car hier soir il y a eu une session de zinzin et qu'il a pété un score de ouf en réalisant un 155 points en une volée. « C'est comme un switch flip front ou un switch tré en skate », m'explique-t-il.

De ce parallèle, il me dresse la liste des points communs avec celui-ci : « la concentration, la position et la satisfaction ». Il évoque ensuite ses enchaînements aux fléchettes. L'univers du jeu et sa communauté ne le laissent pas indifférent, sûrement car ils sont semblables à ceux du skate : « les mecs ne sont pas des athlètes, ils sont déguisés, foutent le bordel pendant les compétitions ». Il me montre des images où les bières volent dans la foule en liesse.

J'apprends qu'il y a 3 types de cibles : la traditionnelle (celle qu'il possède), l'électronique et l'américaine (plus grande, les « tricks » rentrent mieux dessus). Je profite du léger blanc dans notre discussion pour lancer JB tel un projectile sur son parcours d'artiste, c'est le moment ou jamais, en espérant qu'il ne le prenne pas mal et me plante une flèche au milieu du front.

« Déjà petit je dessinais partout, ça n'a pas changé. Les niochis (NDLR : ses fameuses créatures smiley), j'avais zappé, mais ça date depuis mes 8 ans ! C'est ma mère qui m'a montré mes dessins, et là j'ai réalisé que ce n'était pas nouveau » 

Un jour, une pote le contacte pour décorer la vitrine de son magasin à Metz, la première d'une longue série. « C'était le 22 avril 2022 », se replonge JB. Impossible de ne pas le voir aujourd'hui en se baladant un peu dans la ville. C'est notamment grâce à ses études en marketing institutionnel que son son art a su convaincre les gérants des différentes boutiques. JB a obtenu sa licence après avoir écumé plusieurs tafs dans la vente sur Lisbonne et Paris en 2020. « J'ai acquis le discours pour parler aux commerçants et vendre mon art ». S'il a su se faire une place ici en tant que street artist, c'est forcément grâce à ce bagage mais aussi son caractère hypersociable. Car les rencontres restent indissociables à ses réalisations : « Grâce à elles, quelque chose est sorti de moi ». Véritable moyen d'expression pour celui qui avoue être autant solaire que borderline et « dire ce qu'il pense », les niochis, leurs sourires comme leurs slogans positifs inspirés de Shadocks lui « permettent de parler en tant qu'humain, de s'exprimer pour se sentir bien ». Avec toujours la liberté comme ligne de mire. De la même façon qu'un skateur s'accapare du mobilier urbain, JB prend possession des vitrines des magasins clos pour leur apporter un peu de fraîcheur, de couleur et de joie. « Un jour les flics m'ont demandé ce que je faisais, et là ils se sont dit « Oh, vous écrivez le nom des couleurs. Cool on repassera voir quand ce sera fini »». Un autre jour, alors qu'il était de nouveau à l'œuvre et qu'il appréhendait leur réaction en les apercevant au coin de la rue, un simple sourire conforta l'artiste dans sa démarche. JB doit avouer qu'il est serein depuis qu'il est reconnu comme un pro. Dernièrement, il a été nommé ambassadeur d'un concours d'art international organisé par la banque luxembourgeoise Raiffeisen. 

JB est ambassadeur d'un concours de dessin organisé par la banque luxembourgeoise Raiffeisen. Il gère entre autre la chartre graphique et fait parti du jury
JB est ambassadeur d'un concours de dessin organisé par la banque luxembourgeoise Raiffeisen. Il gère entre autre la chartre graphique et fait parti du jury

« Il y a en a qui sont dans le conflit, nous on est des bisounours ».

Véritable « mytho poème dans l'âme » comme il le dit si bien, sa propagande pleine d'amour ne flirte jamais avec le politique, à l'exception d'un message symbolisant l'égalité des peuples qu'il avait spécialement concocté à l'encontre du RN. Il passe de la puissance des crew, des gros soucis que tu peux avoir en peignant sur leurs traces, aux marchands d'armes : « S'il devaient faire business avec moi, ils seraient dans la merde ». Jean Baptiste ne comprend pas et ne se reconnaît pas dans ce monde qui, selon lui, n'est pas fait pour nous et nous afflige par des conditionnements vicieux : « Si on te donne pas l'info, jamais tu te diras que t'es raciste», théorise-t-il. Entre les dirigeants qui veulent garder leurs rôles et leurs pouvoirs «alors qu'on est assez civilisé pour s'en passer » et les « humains qui aujourd'hui sont chiants » (JB cite des conversations bateaux avec des types lambda qu'il a eu, dépourvues d'intérêt), la communauté du skate et la joie qui l'habite lui sert de refuge au même titre que l'art.

D'ailleurs, c'est à cause d'une incompréhension liée au skate que JB troque soudainement sa roulé contre la zapette. Il s'agit désormais de mesurer l'ampleur du drame, enfin de l'injustice, qui s'est joué en défaveur d'un des meilleurs skateurs du monde. « Nyjah Huston n'a jamais été skateur de l'année (S.O.T.Y, prix décerné par Thrasher Magazine), une honte ! ». JB compare sa part avec celle de Tyshawn, qui lui s'est vu remettre le titre l'an passé. Il ne discrédite pas son talent mais relativise certains tricks.

"Tyshawn, SO.T.Y à la place de Nyjah, WHAT ?"
"Tyshawn, SO.T.Y à la place de Nyjah, WHAT ?"

L'heure a grave tourné et on décide de bouger en ville se choper à bouffer. De retour dans l'appart', on ne tarde pas à voir jaillir Zak, aka Blazer, qui connaît JB depuis le collège. Il tâte de la flèche depuis longtemps mais doit reconnaître que depuis qu'il joue avec lui, c'est devenu sérieux.

Zak, 45 ans, aime la convivialité dans ce sport de précision
Zak, 45 ans, aime la convivialité dans ce sport de précision

JB rentre les noms des joueurs dans une application spécialement dédiée aux fléchettes. Il invente un blaze qui me convient en tant que gros néophyte et qui ne me lâchera plus tout au long de la journée : l'apprenti. Il se place tranquillement sur la ligne et commence cette partie de 501 (NDLR : le gagnant est le premier à atteindre 0) avec un score tellement infâme qu'on en rigole : 3 points. C'est à mon tour, JB me montre la position à adopter, me dit de mettre ma flèche devant les yeux et je m'exécute. Ma volée se solde par un score de 36 points que je reproduirai le tour d'après. Je reste modeste même si je suis plutôt satisfait, car comme dirait JB : « maintenir 40 points en une volée, c'est bien ». Blazer prend la tête avec une triplette (3 flèches dans le 20) que JB imite presque instantanément. Je constate à ce moment que JB et Zak tirent différemment et ont 2 techniques spécifiques : Zak va se mettre plus de profil et faire des « bombées », c'est à dire qu'il va envoyer ses flèches un peu en cloche tandis que JB va rester face à la cible et tirer fort, droit, de façon plus « sèche ». JB me conseille de m'avancer jusqu'au bord de la limite afin d'être plus proche de la cible. Il me reste encore 120 points, JB et ZAK sont ex æquo à 63 points, la pression monte. Les flèches de Zak sont plus rapides que ma plume et il ne lui reste plus que 19 points à liquider. Les deux joueurs veulent absolument achever les manches sur des doubles, histoire d'accentuer le défi, ce que Zak ne tardera pas à faire pour les deux premières qu'il remporte.

« Tu me mets du métal j'suis trop chaud, la drum'n'bass c'est compliqué »


On débute la 3ème manche et on se check à nouveau, c'est la tradition avec JB. Le type a un œil de lynx, il arrive à lire mes scores de loin et en un rien de temps. Mon mentor me complimente sur les deux triples 20 que je parviens à enchaîner. Lorsque mes tirs se font plus hasardeux, je décide de changer de technique et tirer plus fort, mais ça ne marche pas alors je reprend mes tirs en cloches, comme Zak, qui me glisse à l'oreille : « tu dois miser sur la hauteur quand tu les lances comme ça, en les faisant légèrement pivoter ». A cet instant précis, je peux gagner, à condition que ma flèche atterrisse dans le triple 20. Ma main devient moite, la flèche (NDLR : dont le poids oscille généralement entre 16 et 26 grammes) devient extrêmement lourde et pèse à présent plus que mon skate. Évidemment, je foire mon tir. Le temps ensuite que j'ajuste entre chacun de mes passages ma position, mon lancer, la tenue de mes flèches, et surtout que je réalise à combien cette discipline est technique, JB aura gagné la 3ème manche mais Zak la 4ème et donc la partie. Peut être JB aurait gagné si on avait mis du métal, la musique qui le chauffe le plus ? Ça, je ne saurais jamais.

Comme avec le skate, la difficile résiderait dans le fait d'être constant. Et il faudrait aussi garder les chaussures dans lesquelles tu te sens bien : « Garde ton confort, tes appuis », m'incite JB. Néanmoins, seules les pompes « sobres » sont autorisées et celles de types sportives interdites durant les compétitions. Il me met en garde contre l'addiction que la fléchette peut créer.

Sur ces bonnes paroles, on décide d'aller jouer aux flèches dans le bar dans la rue d'à côté qui ne devrait pas tarder à ouvrir, le Mermaid, qui dispose d'une cible traditionnelle, comme chez JB. Il est bientôt 17H et même si on a déjà tâté du projectile pendant l'essentiel de l'après-midi, l'idée d'aller sur un autre « terrain de jeu» et de rencontrer des joueurs me dit grave. Le téléphone de JB sonne. Au bout du fil, Fanny, qui travaille au service de soins palliatif de l'hôpital Robert Schuman. JB y est déjà intervenu à plusieurs reprises, comme lorsqu'il avait peint une passerelle de 10M. Là, on lui demande une toile de 120cm. Une démarche entièrement bénévolement qu'il assume : "T'es dans un monde où les gens sont présents pour les humains. Quand t'aimes les gens qui vont mourir, c'est super dur. C'est pas l'oseille qui compte, c'est le fait que tu sois là ».

L'appel de la sirène se fait intense et on s'y dirige avec nos âmes de soûlard, ou de flécheurs, mais malheureusement la voie du tôlier postée en face de ses abîmes nous ordonne de revenir après 18H. « Les plans sont restreints », s'inquiète JB. Il songe d'aller au Racoon, un autre rade. « Regarde si c'est ouvert, ouais », s'impatiente Zak. JB profite de ce moment d'incertitude qui n'apportera jamais ses fruits pour contacter son fournisseur officiel de matériel, le Géant des Beaux Arts : « Salut Louise, tu me mettras 4 PC-7K noir, 8 PC-7M bleu steup ?». J'ai l'impression que le mec passe une commande d'arme alors qu'il ne s'agit en réalité que de feutres. En parlant de ça, on bouge choper quelques cartouches à l'épicerie du coin, Zak lui décide de prendre un grec et JB nous partage son expression préférée lorsque nous regagnons son domicile : « la vie, c'est une assiette de bouffe, c'est à toi de mettre les bons ingrédients à l'intérieur pour la dévorer ». 

La taverne du Mermaid où JB va souvent jouer aux fléchettes
La taverne du Mermaid où JB va souvent jouer aux fléchettes

Il est 18H passé et la taverne nous ouvre enfin ses entrailles. Avec son décors de pirate, ses tonneaux, ses bougies, sa vue intime sur le temple neuf perdu sur son île dont la beauté nous donnerait presque le mal de mer, l'ambiance semble aussi parfaite pour s'adonner à la fléchette que se noyer dans la bière. Nous voilà prêts à affronter les 3 inconnus qui sont postés devant le stand de tir. On se place sagement derrière pour pas de faire piquer notre place. JB me souffle : « Si t'as des passionnés t'as des potes ». Alors on scrute attentivement leurs attitudes, leurs styles et surtout leurs fléchettes. Là, JB repère les mêmes ailettes (NDLR : queues des fléchettes) que les siennes, l'occasion parfaite pour accoster leur navire et engranger la converse avec nos compères d'un soir, Sacha, Boris et Ben. Ce sont des habitués qui se donnent rendez vous au Mermaid les lundis et mardis. Ce lieu leur permettent de se retrouver : « Tant mieux, il y a de l'engouement autour de la flèche et du monde vient ici pour ça », compte l'un des trois, je ne sais plus lequel.

Boris, Sacha et Ben se retrouvent les lundis et mardis au bar pour quelques parties
Boris, Sacha et Ben se retrouvent les lundis et mardis au bar pour quelques parties

Posté devant la cible, l'heure est d'abord à l'examen du terrain pour JB. Il regarde d'abord le tapis et voit qu'il est fixé au sol, avec même une cale pour ne pas franchir la ligne. Il est convaincu du dispositif qui figure sur la liste de ses prochains investissements. Par contre, pas d'appli ici ou d'électronique, la craie ancestrale reste d'usage pour inscrire son score sur l'ardoise. « C'est bien l'ardoise » dit Boris comme s'il cherchait à mettre tout le monde d'accord. Le 501 bat très vite son plein. Quand c'est au tour de JB de compter son score après avoir joué, Boris est surpris : «T'es chaud en maths toi ! ». JB lui répond pouvoir compter jusqu'à 10 000. Notre homme calculette sera même comparé à Rain Man plus tard dans la soirée.

La question de la vraie limite de la ligne se posa
La question de la vraie limite de la ligne se posa

C'est la première fois que j'apprécie être dans un bar pour autre chose que la boisson et une des rares fois où je prends part pleinement à un jeu, à le vivre à fond, notamment quant au moment de réaliser un triple 20 un des loubards réagit : « ils sont chauds ». Je sens bizarrement un sentiment de reconnaissance se créer quelque part qui me donne envie de m'impliquer dans ce monde là.

Je prend aussi conscience qu'avoir des spectateurs me chauffe. Effectivement, le bar se blinde mais je suis trop concentré pour constater ce qu'il se passe autour. Le temple neuf, bercé dans une épaisse lumière jaune me sert de phare, de repère dans ce brouhaha constant. Les 6 joueurs doivent quasi conclure maintenant, et même moi, pour une fois pas trop éloigné du 0. Je peux achever cette partie sur un double 10, mais cela me paraît impossible ne serait ce que de l'atteindre, du moins avant que quelqu'un d'autre ne réalise aussi son « finish ». Je dois faire vite avec la précision nécessaire. Je lance le projectile qui obéit comme par magie à ma pensée. Je me dis que j'ai du faire erreur, que ce n'est pas ça que je devais viser, alors je regarde les autres, qui n'étaient pas attentifs et n'ont pas observé mon tir. Ils suivirent mon regard jusqu'à la flèche qui était restée plantée là, comme moi. Le sourire qui s'afficha chez eux me servit d'acquiescement. Je savais que je venais de gagner le premier 501 de ma vie. Mais sans doute pas le dernier...

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